Légende

Maelström Excrémentiel

Catherine Gil Alcala


Extrait 1

« Maelström excrémentiel….. Vertigineusement….. de l’aqueduc suspendu au-dessus d’un fleuve de fiente fuligineux….. rayons phalloïdes du soleil….. chasse au fennec….. regard des sables… défèque dans l’immaculée dune…. Dodeline colombine….. »
Il s’éveillait graduellement, tiré par de longues griffes puantes plantées dans ses narines, qui s’infiltraient dans les sinuosités de son front, envahissaient son crâne, déchiquetaient son sommeil. C’était l’appel confusionnel des latrines . Il y courut mû par une irrépressible envie de chier, hélas un iceberg pestilentiel prêt à déborder bouchait les water-closets. Il attrapa son imperméable pour aller au café d’en bas, la porte claqua, les clefs à l’intérieur. En pantoufle, pyjama, imper, l’air pervers, il se fondit dans l’ascenseur, la porte coulissante s’ouvrit, se referma, se rouvrit sur une beauté mafflue pour une escale au cinquième. Atterrissage au rez-de-chaussée, puis dans la rue devant le café, mais c’était le jour de fermeture, et « à refaire ! ». « Dans la rue parallèle… ou la deuxième perpendiculaire… », bafouilla-t-il en pensée, « un autre café ! ». Et il s’élança vers cet ultime expédient à son supplice intestinal.
Une ivrognesse y consultait au sujet de ses intempérances un berger allemand ithyphallique et divers experts en dipsomanie. A sa tentative d’obliquer vers les toilettes, le débitant de boissons rubicond aboya, fanatique :
« Seulement pour les consommateurs ! ».
Et le berger allemand, à son diapason, grognonna, s’interposant et se dressant, menaçant, le vit érubescent, le fit renoncer à ses visées ; ses poches étaient vides…
Il se carapata, traça au hasard des rues, jusqu’à une ruelle aux effluves odoriférantes de cocaïne où se tenait, tel un îlot, un petit restaurant style rocaille, avec des rideaux en dentelles et des salmigondis d’ornementations enrubannées.
Il entra, scruta la salle des merveilles, sans trouver le moindre indice d’une petite porte de chiotte, même minuscule, où l’on pourrait se faufiler à quatre pattes, comme Alice suivant sa lapine. Il sentait affluer en lui une fièvre diarrhéique qui l’égarait…
Déboula une de ces espèces hybrides, dogue et vache, doberman, suivi de la patronne Ornela, mutique – irisation, fentes vertes de ses sexes d’œillades -, une aspirine à la main dans un verre de sperme en effervescence.
« Joconde a mal à la tête ! L.H.O.O.Q ! L.H.O.O.Q ! », dit du champ la petite voix du voisin breton.
Obstiné, délirant de tant se retenir, dans un inextricable avatar, et inconciliable dans l’esprit au-delà de toute virtualité (voire fausse facticité !), oppressé dans une impasse – apothéose d’humiliation -, grouillant dans ses tiraillements miasmatiques et ses contractions abominables aux pieds d’une Aphrodite – taulière surréelle -, toisé de la misandrie d’une déesse putanesque, il s’évanouit dans un effort magistral d’introversion de chiasse, s’inondant lui-même les entrailles, ou le croyant, colossalement s’éclaboussant, et bandant !… Absurdement s’éprenant, pris d’épreintes… à deux doigts de dire… borborygmes bulbeux en guise de parole…
Et voilà que le rêve matutinal refaisait surface, l’empoignait pour le suspendre vertigineusement au-dessus de la pièce et de toutes ses bimbeloteries obscènes… La salle se mua en temple tantrique, puis par glissement en bestiaire baisant d’objets. Ses porcines porcelaines s’embobelinaient les unes dans les autres en une forniquante farandole. Un teddy-bear se trempait la pine dans un plum-pudding.
L’obsessionnante Alice suçotait ses amanites phalloïdes qui tantôt se brandissaient et tantôt rapetissaient à vue d’œil. Des bouquets d’orchidées déployaient leurs efflorescences vulvaires, s’extasiant de leurs senteurs luxurieuses. Les mouches, à l’enculage véloce voletant, zézayaient leurs coprolalies. Sur les fresques du plafond, les putti invertis s’accouplaient en croupades sous la coruscante queue de Dieu. Des godemichets émergeaient dans le prolongement des patères. Les napperons arboraient des broderies de priapées. La salle toute entière semblait pulluler de copulations, cela jusqu’à l’infinitésimal. Le silence et l’invisible dans l’air même fourmillaient de coïts, de dandinements et de halètements érotomanes. Les murs suintaient de sécrétions, dégoulinaient d’éjaculations et de déjections…
Il pressentit qu’il avait, lui-même homme phallus, pénétré in utero, que c’était là l’explication à toute cette fantasmagorie ; cette pensée l’obnubilait, le fatum s’ouvrait à lui sous la forme d’un fatras ordurier, inscrivait dans une vapeur :
« ICI C’EST LE LIEU OÙ SE RESTAURER DE PERVERSITÉ. »
(…)



Extrait 2

« C ‘est bien vrai, je ne rêve pas, n’est-ce pas, vous en êtes témoin, et aussi vous constatez que je n’ai pas fait sur moi ? !
- Oui, bien entendu, mais, vous vous étiez évanoui, vous sentez-vous mal ? Vous êtes-vous échappé de l’asile d’aliéné, car vous ne portez qu’un pyjama sous votre imperméable ? ! »

Il se sentait régresser à l’état d’un enfant chialeur. Des phrases se disloquaient …; des demandes d’amour à la syntaxe atrophiée apparaissaient, fugaces, se refoulaient en lui. La dame, dans son strict érotique ensemble pantalon chinois, lui souriait, la commissure des lèvres d’une morbidesse distinguée.

« S i ç’avait été ma maman… », divaguait-il à part lui. Il se projetait en imagination dans ses bras, bébé ; dans une impression flottante elle le soulevait dans l’air ; elle était devenue une immensité, un glacier avec des circonférences mammaires desquelles giclaient des liqueurs de lait. Et soudain, elle sortait de derrière ses imbrications charnues une gigantesque casserole où elle les jetait, lui et le doberman, dans un élan carnassier… Redéfaisant un sort comme dans les légendes que lui disait sa mère, elle arrachait la peau du chien qui ressortait transmué blanc et nu, « homme », de la casserole ; il était son amant. Echange et contamination du maléfice, elle se dénudait elle-même, s’harnachait de la fourrure, devenait lycanthrope, femme louve âme sœur de l’homme canidé.

Infante écartelée, lèvres vermeilles, se fit éventrer du zob de l’animal…
(…)



Extrait 3

Un chanteur d’opéra, à l’inspiration sublime de la pipe d’un bonhomme mamelu, abreuva l’auditoire d’un épilogue vocalisé :

« Au pavillon des agités
ocellé papillon démantibulé par le jeu cruel d’enfants
et dans la fente de la porte un sexe voyeur
le cadavre incandescent à nouveau s’éveille au stupre
du royaume des morts il transporte folie
psychose psychopompe
scarabée
pétri par toi d’or et d’excréments
pousse sur la dune de l’au-delà ton nauséabond soleil
écholalie à la lie
mon endormie gésir en toi, mon sperme germe de vers. »
(…)

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